« J’ai pris 15 kg et perdu mes cheveux, ceux qui me restaient ont viré au gris, et l’une de mes mains s’est mise à trembler »

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« J’ai pris 15 kg et perdu mes cheveux, ceux qui me restaient ont viré au gris, et l’une de mes mains s’est mise à trembler »

Maintenant que la vérité a éclaté au grand jour et que la situation des banquiers juniors croulant sous le travail est connue de tous, la question n’est plus de savoir combien vous gagnez en finance (sauf si vous travaillez chez Apollo), mais tout ce que vos anecdotes sur la banque révèlent de terrible.

Dans ce contexte, l’article du Guardian paru le 26 mars sur les juniors de Goldman trop épuisés pour se soucier de leur hygiène personnelle ou même d’absorber des calories, s’insère au centre du spectre. Les révélations de Connie Nam, ex-analyst de Credit Suisse, selon lesquelles les managers en banque sont peu amènes, tombe franchement à plat. La volée de tweets de l’ancien analyst de Greenhill Tushar Agarwal est nettement plus virulente.

Être junior dans une banque, c’est savoir à quoi ressemble une année complète sans sommeil, raconte Tushar Agarwal sur Twitter. Après un stage en M&A chez Barclays en 2010, il a passé deux ans et demi chez Greenhill, de 2011 à 2013. « En deux ans, j’ai pris 15 kilos et commencé à perdre mes cheveux. Le peu qui me restait s’est mis à virer au gris, j’ai développé des TMS au point de perdre toute sensation dans deux de mes doigts pendant 3 mois ; j’ai commencé à avoir des spasmes dans une main, si bien que je laissais tomber tout ce que je tenais, » explique-t-il, ajoutant que beaucoup de ses maux étaient plus caractéristiques d’une personne de 62 ans que de 22.

Certes, tout cela semble sérieux ; mais il y a pire, comme en témoigne l’étude de référence publiée par Alexandra Michel en 2012 sur le mode de vie des jeunes banquiers. Elle-même ancienne associate chez Goldman Sachs, devenue professeure associée à l’Université de Pennsylvanie, Alexandra Michel a interviewé régulièrement, pendant neuf ans, une centaine de banquiers. A l’époque, elle en avait conclu que de nombreux juniors travaillaient 120 heures par semaine, « même lorsqu’il n’y avait pas d’urgence particulière. »

Alexandra Michel a trouvé que ses banquiers juniors suivaient, durant leurs quatre premières années de carrière, un rythme de travail éreintant, indépendamment des conséquences physiques. Au-delà de cela, leur santé s’était détériorée au point qu’il leur était impossible de tenir le rythme. – « La seule façon de tenir plusieurs nuits d’affilée, c’est d’avaler des pilules de caféine et des médicaments, » lui confiait un banquier junior. « Je suis tombée en allant en réunion. Ma jambe a changé de couleur et me faisait mal, mais j’ai décidé de ne pas y penser jusqu’à la fin de la réunion, » avouait une autre, qui devait découvrir par la suite que sa jambe était cassée en deux endroits.

Alexandra Michel raconte qu’alors que leur santé vacillait, les jeunes banquiers ont d’abord accusé leur corps de les lâcher. Mais au lieu de moins travailler, ils ont essayé de se dissocier de leurs faiblesses physiques. « J’avais perdu tout sens de mes besoins corporels. Quand j’ai besoin d’avancer dans mon travail, je ne sens pas la faim, la soif, ni la douleur – plus rien, » déclarait l’un d’eux. Il pouvait arriver qu’ils se retrouvent submergés par les exigences physiques : « j’ai eu une crise de boulimie en pleine réunion, et tout ce qui m’importait, c’était de savoir où trouver à manger. Tout ce que disait le client se brouillait dans mon esprit. Je voulais juste qu’ils se taisent tous pour pouvoir faire ce dont j’avais besoin, » avoue un VP qui travaillait alors 120 heures par semaine.

La plupart des banquiers suivis par Alexandra Michel ont fini par craquer physiquement et mentalement. « J’ai appris de la pire des manières qu’il y a des limites à ce que l’on peut contrôler. Tout ce que j’ai fait pour rester performant a toujours eu des conséquences que je ne voulais pas et je ne pouvais pas anticiper, » lui confiait un autre VP. « Quand j’ai commencé, je travaillais tellement que j’ai pris 30 kilos, et développé des problèmes cardiaques et un diabète. Je me suis mis à courir pour perdre du poids, ce qui m’a occasionné des dommages irréversibles au dos et aux articulations. [Il courait environ deux heures par jour, souvent à minuit.] J’avais tellement mal partout que j’ai me suis mis aux antalgiques, qui ont attaqué mon foie. Puis j’ai entamé un régime particulier qui a joué sur mes niveaux de sérotonine, si bien que j’ai fini en profonde dépression. Et la liste n’est pas exhaustive. »

C’est seulement après s’être effondrés que les banquiers ont commencé à travailler différemment. « J’adorerais travailler aussi longtemps qu’avant, » racontait un director. « Mais mon corps m’en empêche. Il me faut donc être créatif. Je propose des produits qui n’impliquent pas de travailler dans l’urgence comme par le passé, et je rentre à la maison le soir. Puisque cela rapporte, je peux demander des effectifs supplémentaires et je délègue. » Si cela ressemble à une excuse toute trouvée pour reporter le travail sur les juniors, un autre banquier qui s’était lui aussi heurté à un mur confiait à Alexandra Michel que tout cela avait fait de lui un meilleur manager : « faire attention à moi m’a conduit naturellement à faire attention aux autres. »

Les banquiers juniors d’aujourd’hui chez Goldman et UBS contesteraient sans doute être les premiers responsables des heures de travail qu’ils s’imposent. – Une source interne chez UBS se plaignait récemment sur Wall Street Oasis que le problème tenait en fait aux sous-effectifs, au point que les associates épuisés se déchaînent sur les analysts tout aussi épuisés, qui n’osent pas bouger un orteil de leur bureau par peur de répercussions.

Quoi qu’il en soit, les tweets de Tushar Agarwal nous rappellent qu’il existe une alternative. Il dirige aujourd’hui HubbleHQ – le plus grand marché en ligne d’espaces de bureaux au Royaume-Uni. Il raconte avoir appris quelques bricoles de son passage chez Greenhill : « quand j’ai eu mon premier bonus, j’ai appris qu’une montre à près de 6 000 € ne me rendait pas heureux. Que courir après un statut ne m’intéressait pas. Je me fichais royalement de savoir si les mocassins Ferragamo étaient mieux que les Gucci (c’était le genre de discussion habituelle à l’heure du déjeuner). »

Il ajoute avoir aussi décidé que s’il pouvait travailler 100 heures par semaine, il pourrait faire n’importe quoi d’autre. « Je pourrais peut-être monter ma propre boîte ? Peut-être même réussir ? Je savais aussi assez précisément le genre de vie que je voulais avoir ou pas à 24 ans. »

C’est peut-être la vraie leçon à tirer pour les jeunes banquiers d’aujourd’hui. – Si vous n’aimez pas votre vie d’aujourd’hui, c’est déjà une bonne base. La banque présentait aussi des avantages, rappelle Agarwal. On y apprend beaucoup et très vite. On apprend à parler et à traiter avec des gens haut placés. On apprend même à utiliser Excel et PowerPoint sans souris… Il faut savoir apprécier les petites victoires.

Crédit photo : Ruthson Zimmerman sur Unsplash 

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